Présentation du roman "Le chemin de Matthieu"

Stéphane : Bonjour Cédric. En tant qu'ami et lecteur de la première heure, j'ai été très surpris par les premières pages du manuscrit de ton prochain roman, Le chemin de Matthieu. On est loin de la plume plutôt douce et intimiste à laquelle tu nous avais habitués dans les trois premiers tomes de la collection "Du côté de chez Tom". Pourquoi ce changement ?
Cédric de Mylo : Bonjour Stéphane. C’est vrai, écrire ce roman n’était pas du tout retourner dans le confort de mes récits précédents, alors qu'il s'appuie sur cette collection. C’était un risque, un virage à angle droit qui m'a d'ailleurs fait douter en cours d'écriture. Quand j'ai ouvert ce manuscrit, j'ai tout de suite compris que mon style habituel allait devoir se confronter à une réalité plus brute. J'ai essayé de faire en sorte que le style soit à l’image de son narrateur : direct, rugueux et sans filtre.
Stéphane : Justement, parlons de Matthieu. Il est très complexe, presque déroutant au début. Comment as-tu travaillé sa voix ?
Cédric de Mylo : Matthieu n’est pas un personnage lisse. C’est un jeune homme qui s’est longtemps construit dans la défensive, le mimétisme des autres et le mépris des différences. Sa syntaxe parfois cassée, son parler familier et ses provocations permanentes forment en fait un langage de protection. Matthieu parle fort parce qu'il a peur ; il cogne avec ses mots avant qu'on ne le touche. J'espère vraiment avoir réussi à rendre cette voix crédible sans qu'elle ne devienne pesante pour le lecteur.
Stéphane : Pourtant, malgré ce phrasé très « brut de décoffrage », on retrouve par moments des fulgurances magnifiques. Comment parviens-tu à concilier cette rudesse avec la beauté ?
Cédric de Mylo : Sous cette carapace, je ne voulais absolument pas abandonner la beauté. J'ai tenté de faire surgir ce que j'appellerais une « poésie de situation ». La poésie n'a pas besoin de grands effets de style pour exister. J'ai cherché à la faire naître là où on ne l'attend pas : dans la fragilité d'un corps que l'on apprivoise ou tout simplement dans le murmure du vent au fond d'un bois de garrigue. C'est la vérité des émotions qui reprend ses droits. J'espère que vous y verrez de vraies respirations lumineuses au milieu d'un quotidien difficile.
Stéphane : Une autre chose m’a frappé : l'humour est absolument omniprésent. C'est presque un traitement de choc contre la noirceur du réel ! Quel est son rôle exact ?
Cédric de Mylo : Tu as tout à fait raison, sans lui, les thèmes abordés seraient trop étouffants. J'ai toujours eu une tendresse particulière pour le burlesque et l'absurde, et j'ai voulu voir jusqu'où je pouvais pousser ce curseur dans une chronique contemporaine. Le comique de situation et les quiproquos surréalistes permettent de désamorcer le drame.
Pour Matthieu, cet humour est d'abord une armure psychologique, une arme de défense passive. C’est un garçon terrifié par sa propre vulnérabilité et par les bouleversements qui lui tombent dessus. Face au flic, face à son coming out ou face à son désir pour les garçons, sa seule manière de ne pas s'effondrer est de sortir une vanne cynique ou absurde. C'est ce qui le rend supportable et profondément humain au début.
Stéphane : On sent d'ailleurs que cet humour ne reste pas figé. Il évolue en même temps que lui, n'est-ce pas ?
Cédric de Mylo : Exactement, c'est le moteur d'une certaine évolution stylistique. Au début, son humour est agressif, homophobe, beauf et excluant. Au milieu du roman, on passe à un humour d'observation mutuel, un choc des cultures savoureux, comme la scène de la bataille d'eau glacée ou celle avec les touristes Islandais. Et à la fin, l'humour devient une expression amoureuse et tendre. Quand il taquine Balthazar en le traitant de "coton-tige" ou de "koala" en l'embrassant, le rire n'est plus une barrière pour repousser l'autre, mais une caresse pour le retenir. Taquiner l'autre, c'est commencer à lui ouvrir son cœur.
Stéphane : Il y a aussi des sommets d'absurde, comme la scène du "gros nem", qui désamorce complètement des situations qui auraient pu virer au drame ou au thriller violent.
Cédric de Mylo : C'est le burlesque salvateur ! Transformer le grand méchant du livre en « gros nem » est une idée jubilatoire qui prive la violence de toute sa superbe. Le rire devient une victoire morale, une façon de faire basculer la réalité vers quelque chose de plus léger, de plus grand. C'est aussi ce qui crée l'identité de cette colocation d'étudiants, le liant de la bande. Entre la lourdeur de Kévin, le décalage lunaire de Mathéo ou le répondant de Jenny, les dialogues fusent comme dans une sitcom moderne. On s'engueule, on se vanne, mais on s'aime profondément.
Stéphane : Pour finir, si tu devais résumer ce « voyage » que tu proposes à tes lecteurs ?
Cédric de Mylo : Ce livre a été pour moi une véritable prise de risque : partir d'un parler très terre-à-terre pour essayer d'atteindre une certaine délicatesse. C’est une « politesse du désespoir » qui vire au bonheur, permettant de traiter de la violence sociale, de la prostitution étudiante et de l'homophobie sans jamais rendre le livre pesant ou moralisateur.
Mais au-delà de ce récit, ce roman répond à un besoin viscéral chez moi d'explorer des univers radicalement différents et de bousculer mes propres styles narratifs. J'ai cette sensation constante, presque vertigineuse, qu'il me faut courir après les mots et multiplier les expériences littéraires pour rattraper le temps perdu, comme s'il fallait à tout prix tout dire et tout essayer avant qu'il ne soit trop tard. J'aspire sincèrement à ce que les lecteurs acceptent de me suivre sur ce rythme et sur ce nouveau chemin.




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